EEG, TDAH et neurofeedback : et si nous posions la mauvaise question ?
De la recherche d’un biomarqueur à l’apprentissage : repenser la place de l’EEG et du neurofeedback dans les troubles neurodéveloppementaux
Pendant des années, nous avons demandé à l’EEG s’il pouvait nous montrer le TDAH. Et si cette question nous avait détournés d’une autre, peut-être plus féconde ? Non plus : « Où est l’anomalie à corriger ? », mais : « Que nous apprend cette mesure sur cette personne, dans cette situation, à ce moment de son histoire ? » Les résultats récents sur les biomarqueurs EEG et les études contrôlées du neurofeedback ne ferment pas la discussion. Ils nous obligent à mieux distinguer diagnostic, physiologie, apprentissage et transfert — et à redonner à la technologie une place peut-être plus modeste : celle d’un médiateur appelé, un jour, à pouvoir disparaître.
Pendant longtemps, une partie de la recherche sur le TDAH a poursuivi une idée séduisante : trouver dans l’activité cérébrale une signature suffisamment stable pour objectiver ce que la clinique observait.
L’EEG s’y prêtait particulièrement bien. Le rapport entre certaines fréquences cérébrales, notamment le ratio thêta/bêta, a d’abord suscité beaucoup d’intérêt. Plus récemment, les chercheurs ont exploré une autre caractéristique du signal EEG : sa composante dite apériodique.
En 2026, une équipe canadienne de Brock University, en Ontario, conduite par Erin J. Panda, a analysé les données EEG de 1 426 enfants et adolescents âgés de 5 à 18 ans, issues du Healthy Brain Network. L’étude, préenregistrée, cherchait notamment à savoir si l’un de ces nouveaux indices pouvait différencier les jeunes présentant un TDAH de ceux du groupe sans diagnostic.
Le résultat est négatif : dans cette étude, cet indice ne distingue pas les groupes.
Il faut immédiatement préciser ce que cela signifie — et ce que cela ne signifie pas.
L’étude porte sur un indice EEG particulier, enregistré au repos pendant une durée limitée et à un moment donné. Elle ne permet pas de conclure que l’EEG serait sans intérêt dans le TDAH, que d’autres caractéristiques électrophysiologiques seraient inutiles, ni évidemment que le TDAH serait dépourvu de bases neurobiologiques.
Que demandons-nous exactement à une mesure physiologique lorsque nous l’introduisons dans l’étude d’un trouble neurodéveloppemental ?
Cherchons-nous à confirmer biologiquement un diagnostic déjà posé ? À mieux caractériser le fonctionnement d’une personne ? À comprendre dans quelles conditions ses difficultés apparaissent ? Ou à construire des hypothèses que nous pourrons ensuite confronter à ce que nous observons ?
La question dépasse largement l’EEG.
Une étude multicentrique française publiée en 2026 par Lioret, Denechere et leurs collègues a comparé le sommeil de 146 enfants et adolescents présentant un trouble spécifique des apprentissages, un TDAH ou l’association des deux. Tous avaient été adressés en centre du sommeil et avaient bénéficié d’une polysomnographie, c’est-à-dire d’un examen permettant d’enregistrer plusieurs paramètres physiologiques pendant le sommeil.
Les résultats sont intéressants précisément parce qu’ils ne reproduisent pas simplement les catégories diagnostiques. Les plaintes d’insomnie étaient davantage rapportées dans le groupe TDAH, tandis que certains indices objectifs de fragmentation du sommeil étaient plus marqués chez les enfants présentant des troubles spécifiques des apprentissages. Les auteurs parlent eux-mêmes d’une dissociation entre troubles subjectifs et objectifs du sommeil selon les profils neurodéveloppementaux.
Cette discordance n’est peut-être pas un problème qu’il faudrait faire disparaître.
Elle est peut-être déjà une information.
C’est le point de départ de notre réflexion :
Le diagnostic clinique donne un cadre indispensable. La mesure peut ensuite réouvrir des questions sur le fonctionnement individuel.
1 La longue tentation de chercher le TDAH dans l’EEG
L’idée de rechercher des particularités EEG associées au TDAH n’avait rien d’absurde.
Pendant plusieurs décennies, le ratio thêta/bêta a notamment été étudié comme une possible caractéristique électrophysiologique du trouble. Cette représentation a aussi influencé certains modèles du neurofeedback :
TDAH → particularité EEG → identification d’une cible → entraînement de cette cible → modification de l’EEG → amélioration des symptômes.
Le problème apparaît lorsque des différences observées entre des groupes sont transformées en caractéristiques supposées de chaque individu.
Une moyenne de groupe n’est pas un portrait individuel.
Deux groupes peuvent présenter une différence statistique tout en ayant de nombreuses valeurs qui se chevauchent. Une caractéristique peut être présente chez certains enfants et absente chez d’autres portant pourtant le même diagnostic.
Surtout, constater une différence physiologique ne nous dit pas encore ce qu’elle signifie.
Est-elle une cause ? Une conséquence ? Une adaptation ? Une compensation ? Une simple caractéristique associée ?
Les travaux sur le ratio thêta/bêta avaient déjà conduit à relativiser l’idée d’une signature EEG universelle du TDAH. L’étude de Panda et al. poursuit ce mouvement avec un autre candidat biomarqueur.
Il devient alors indispensable de distinguer plusieurs niveaux.
ENCADRÉ 1
Ne pas confondre les niveaux
Cette distinction devient essentielle lorsque nous passons de l’EEG au neurofeedback.
Car si une particularité EEG est interprétée comme une anomalie propre au TDAH, la conclusion paraît presque évidente : entraînons le cerveau à fonctionner autrement.
Mais cette logique suppose une chaîne causale beaucoup moins évidente qu’elle n’en a l’air :
un trouble → une anomalie physiologique → une cible → un protocole destiné à la corriger.
Or, une particularité physiologique n’est pas nécessairement une anomalie, et une anomalie statistique n’est pas nécessairement une cause.
En France, la Haute Autorité de santé rappelle en 2024 que le diagnostic du TDAH reste clinique et qu’aucun biomarqueur ne permet actuellement de le confirmer. Elle considère également que les données disponibles ne sont pas suffisantes pour proposer le neurofeedback comme traitement du TDAH.
Ces deux constats doivent être pris au sérieux.
Ils n’interdisent ni d’étudier l’EEG ni d’étudier le neurofeedback. Ils nous obligent plutôt à préciser ce que nous cherchons à mesurer, ce qui est réellement appris et ce qui se transfère dans la vie quotidienne.
Le problème commence peut-être lorsque nous demandons d’abord à l’EEG de prouver le diagnostic, puis au neurofeedback de corriger ce que l’EEG aurait prétendument prouvé.
2 Le diagnostic rassemble. La mesure réouvre des questions.
Que se passe-t-il lorsque nous cessons de demander à la physiologie de confirmer ce que le diagnostic a déjà nommé ?
Revenons un instant à l’étude française sur le sommeil.
Dans cette population adressée pour exploration du sommeil, les grandes caractéristiques de l’architecture du sommeil ne différenciaient pas fortement les groupes. Pourtant, des différences apparaissaient lorsqu’on observait des éléments plus fins, notamment certains éveils pendant le sommeil.
Surtout, ce que les enfants ou leurs familles rapportaient et ce que les mesures montraient ne se superposaient pas toujours.
Nous pourrions chercher à savoir lequel des deux dit « la vérité ».
La clinique nous invite plutôt à demander ce que cette discordance peut nous apprendre.
Pourquoi une plainte importante alors que certaines mesures paraissent relativement préservées ? Pourquoi, inversement, peu de plainte malgré certaines perturbations objectivables ? Comment l’enfant fonctionne-t-il dans la journée ? Quel est le coût de ses adaptations ? Que nous apprend son histoire ?
La mesure ne clôt plus l’investigation. Elle produit une nouvelle question.
Cela ne signifie évidemment pas que le sommeil serait « la véritable cause » du TDAH. Ce serait simplement remplacer un réductionnisme par un autre.
Il en va de même de la ventilation, de la posture, de la régulation autonome ou de l’EEG.
La physiologie n’a pas vocation à se substituer au diagnostic clinique. Elle peut apporter un niveau d’observation complémentaire et aider à caractériser des différences individuelles au sein d’une même catégorie diagnostique.
Deux enfants présentant un TDAH peuvent avoir des fonctionnements, des trajectoires et des besoins sensiblement différents.
Et deux enfants portant des diagnostics différents peuvent rencontrer certaines contraintes fonctionnelles communes.
Quelles particularités du fonctionnement de cet enfant pouvons-nous observer aujourd’hui, et comment participent-elles — ou non — aux difficultés qu’il rencontre ?
Le « ou non » est essentiel. Il maintient l’hypothèse ouverte.
3 Du diagnostic à la trajectoire : comprendre les conditions de la disponibilité
Un enfant n’arrive jamais devant nous au début de son histoire. Il arrive avec une trajectoire.
Une histoire développementale, des apprentissages, des adaptations, des réussites, des échecs, une manière particulière d’engager son corps et son attention dans les situations qui lui sont proposées.
Le diagnostic clinique conserve toute son utilité pour identifier et nommer un trouble. Il ne décrit cependant pas, à lui seul, toutes les modalités selon lesquelles cet enfant s’organise aujourd’hui lorsqu’il doit écouter, lire, écrire, retenir une réponse, rester engagé dans une tâche ou y revenir après une interruption.
L’observation fonctionnelle peut alors apporter une information complémentaire sur ce que cette performance lui coûte.
Deux enfants peuvent obtenir le même résultat au prix d’efforts très différents. Réussir une tâche et pouvoir la réaliser durablement sans épuiser ses ressources ne sont donc pas tout à fait la même chose.
C’est dans ce sens que nous utilisons à l’Institut Neurosens le terme de disponibilité.
Il ne s’agit ni d’un biomarqueur ni d’une nouvelle catégorie diagnostique.
Dans quelles conditions cet enfant devient-il suffisamment disponible pour percevoir, agir et apprendre ? Et dans quelles circonstances cette disponibilité devient-elle instable, coûteuse ou difficile à retrouver ?
Cette disponibilité est nécessairement située. Elle dépend de la personne, de son état du moment, de la tâche et de l’environnement.
trajectoire → observation → mesures → hypothèses → expérience proposée → observation de la réponse → révision des hypothèses.
La réponse de l’enfant devient elle-même une information. Mais une amélioration après une intervention ne prouve toujours pas, à elle seule, que nous avions identifié le bon mécanisme.
Le discernement clinique n’est pas la capacité à avoir raison. Il consiste aussi à reconnaître ce qui nous oblige à réviser ce que nous pensions avoir compris.
4 Mesurer sans confondre la carte et le territoire
La mesure possède un pouvoir particulier.
Un chiffre, une courbe ou une cartographie donnent facilement le sentiment de disposer de quelque chose de plus solide que l’observation clinique.
Mais il existe un piège : ce qui devient mesurable peut rapidement devenir, dans notre esprit, ce qui explique.
Un EEG quantitatif n’est pas une photographie du cerveau.
C’est une représentation construite à partir d’un signal recueilli dans certaines conditions, traité selon certaines méthodes, éventuellement comparé à des données normatives, puis représenté graphiquement.
Un Z-score n’est pas un symptôme.
Une puissance spectrale n’est pas un diagnostic.
Une mesure de connectivité n’est pas une explication.
Et s’écarter d’une moyenne statistique ne signifie pas automatiquement qu’il existe quelque chose à « corriger ».
La même prudence vaut pour la variabilité cardiaque, l’activité électrodermale, la ventilation, la posture ou le sommeil.
Qu’avons-nous réellement mesuré, dans quelles conditions, et jusqu’où cette information nous autorise-t-elle à raisonner ?
Une donnée devient intéressante lorsqu’elle entre en relation avec une histoire, une observation, une tâche et une évolution. Elle peut confirmer une hypothèse. La nuancer. La contredire. Ou ne rien ajouter d’utile.
Il faut pouvoir accepter cette dernière possibilité.
Une donnée ne devient pas plus vraie parce qu’elle est instrumentale. Elle devient plus utile lorsqu’elle permet de poser une meilleure question.
mesurer → observer → formuler une hypothèse → la mettre à l’épreuve
plutôt que : mesurer → trouver une différence → identifier la cause → corriger.
Cette prudence doit également s’appliquer à nos propres modèles.
L’hypothèse d’une organisation tonico-ventilatoire, par exemple, peut nous aider à interroger certaines interactions entre tonus, ventilation, vigilance et action. Elle ne doit jamais devenir une explication universelle capable de se confirmer chez chaque enfant.
Introduire le doute comme compétence ne consiste pas à renoncer à comprendre. Cela consiste à préserver la possibilité que ce que nous observons nous oblige à comprendre autrement.
5 Apprendre est une activité incarnée
Si la mesure prend son sens lorsqu’elle revient à la personne, il faut alors s’intéresser aux conditions dans lesquelles cette personne apprend.
Lire, écrire, écouter ou maintenir une action ne sont pas les activités d’un cerveau isolé de son corps.
L’enfant regarde, respire, organise sa tête et son tronc, ajuste ses appuis, bouge les yeux, prépare un geste et maintient son orientation vers la tâche.
Varela, Thompson et Rosch ont largement contribué à replacer la cognition dans cette relation entre corps, perception, action et environnement.
Cela ne signifie pas que la posture ou la respiration « expliquent » l’apprentissage.
Cela signifie quelque chose de plus simple et de plus important :
Apprendre est une activité incarnée.
La posture n’est donc pas simplement le décor de l’action.
Les travaux sur les ajustements posturaux anticipateurs montrent, par exemple, que l’organisme peut préparer certaines conséquences mécaniques d’un mouvement avant même sa réalisation.
Et la stabilité ne signifie pas l’immobilité.
Le corps respire, oscille, déplace ses segments, oriente la tête et les yeux. Il doit continuellement préserver des conditions suffisamment stables pour poursuivre l’action.
La stabilité n’est pas l’absence de mouvement. Elle est la capacité à préserver suffisamment les conditions de la tâche au milieu du mouvement.
Cette perspective modifie également notre regard sur l’enfant qui bouge.
Le mouvement n’est pas nécessairement l’ennemi de l’attention.
La première question est plutôt : à quoi lui sert-il ? Que se passe-t-il lorsqu’on cherche à le supprimer ? Lorsqu’on l’autorise ? Lorsque l’on modifie la tâche ou l’environnement ?
Nous pouvons appliquer le même raisonnement à la ventilation ou au tonus : leurs variations peuvent ouvrir des pistes de compréhension, sans leur attribuer prématurément un rôle causal.
Et cela nous ramène au neurofeedback.
Car l’enfant installé devant un écran n’est jamais simplement : un cerveau + une électrode + un feedback.
Il regarde, écoute, respire, bouge, anticipe, essaie, réussit parfois, échoue parfois et interprète ce qui lui arrive.
6 Et si nous regardions autrement ce qui se passe devant un neurofeedback ?
Dans son principe technique, le neurofeedback est assez simple à décrire : une activité physiologique est enregistrée, une variable est sélectionnée, puis transformée en une information perceptible — par exemple une image ou un son — avec laquelle la personne interagit.
Mais cette boucle technique ne décrit pas toute la situation.
Vion-Dury et Mougin soulignent notamment l’importance de la personne qui accompagne et des stratégies développées par celui qui reçoit le feedback.
Le modèle historique du neurofeedback reste profondément marqué par la cybernétique : mesure → feedback → ajustement → nouvelle mesure.
Ce modèle décrit très bien une boucle de régulation. Mais une personne n’est pas un thermostat.
Elle perçoit ce qui lui arrive, essaie, anticipe, interprète, change parfois de stratégie et rencontre un autre être humain dans cette expérience.
Vion-Dury et Mougin mobilisent notamment la cybernétique de second ordre, qui réintroduit l’observateur dans le système observé et ouvre la question de l’expérience vécue.
Le neurofeedback n’est alors plus seulement une boucle entre un cerveau et une machine. C’est une expérience vécue par une personne, dans une situation particulière, avec un autre.
Et il faut préciser ce que cette personne perçoit.
Elle ne « voit » pas son cerveau. Elle rencontre une représentation construite à partir d’un signal physiologique. Vion-Dury et Mougin insistent eux-mêmes sur ce caractère indirect et transformé.
ENCADRÉ 2
Du signal au transfert
Signal
≠ mesure
≠ représentation
≠ expérience
≠ apprentissage
≠ changement clinique
≠ transfert
Chacun de ces passages constitue une question à étudier. Aucun n’est automatique.
Apprendre ne suffit peut-être pas à tout expliquer
Le neurofeedback a longtemps été pensé à partir du conditionnement opérant. D’autres modèles ont ensuite intégré la motivation, la mémoire, le sentiment d’agir et les stratégies utilisées par la personne.
Vion-Dury et Mougin rapportent cependant une observation intéressante : au cours d’une cure, les personnes qu’ils avaient interrogées disaient avoir changé plusieurs fois de stratégie.
Elles n’avaient donc pas simplement appris une routine. Elles avaient essayé, abandonné, recommencé autrement, combiné différentes possibilités.
Les auteurs parlent alors d’une seconde boucle, interne au sujet.
Ils formulent une proposition particulièrement féconde : le neurofeedback « requiert un apprentissage mais ne repose pas sur lui ». Ils déplacent ainsi la réflexion vers l’interprétation.
Cette proposition nous évite de remplacer un réductionnisme par un autre.
Nous passerions sinon simplement de : « neurofeedback = correction d’un EEG » à : « neurofeedback = apprentissage d’un EEG ».
L’apprentissage reste important, mais il n’épuise peut-être pas l’expérience.
Passer de la cybernétique à la phénoménologie ne signifie pas abandonner le signal. Cela signifie cesser de croire que le signal suffit à raconter ce qui arrive à la personne.
Vion-Dury et Mougin accordent également une place importante à l’intersubjectivité et rapportent l’importance donnée par les patients à la présence du soignant.
Cela ne démontre pas que « la relation explique l’efficacité du neurofeedback ».
Mais cela nous empêche de considérer l’accompagnant comme extérieur à la situation.
Il choisit ce qu’il mesure, donne des consignes, observe, questionne et s’ajuste.
Le professionnel propose. La personne dispose.
La machine rend, pour un temps, une information perceptible. Elle devient un médiateur.
7 Si l’EEG ne diagnostique pas le TDAH, le neurofeedback n’a pas à « corriger l’EEG du TDAH »
Nous pouvons maintenant distinguer trois questions souvent confondues :
- L’EEG permet-il de diagnostiquer le TDAH ?
- Une personne peut-elle apprendre à modifier certaines caractéristiques de son EEG grâce à un feedback contingent ?
- Cette modification produit-elle une amélioration clinique spécifique et durable ?
Ce sont trois questions différentes.
Diagnostiquer, apprendre et obtenir un effet clinique ne constituent pas le même niveau de démonstration.
Une variable physiologique peut donc constituer une cible d’apprentissage sans être pour autant un biomarqueur diagnostique ou une anomalie à corriger.
Cette distinction devient particulièrement importante lorsque nous examinons les études contrôlées contre sham — autrement dit contre une condition ressemblant au neurofeedback actif, mais dans laquelle le lien entre l’activité EEG ciblée et le feedback est modifié ou absent selon le protocole.
En 2021, le Neurofeedback Collaborative Group a publié un essai randomisé en double aveugle portant sur 144 enfants présentant un TDAH et un ratio thêta/bêta élevé.
Les deux groupes se sont améliorés, mais la supériorité clinique attendue du neurofeedback actif n’a pas été démontrée sur le critère principal.
Ce résultat doit être pris au sérieux.
Si l’hypothèse était que la contingence spécifique du feedback produirait un bénéfice clinique supérieur à la condition contrôle, l’essai n’a pas démontré cette supériorité.
Mais il faut être tout aussi précis dans l’autre sens.
L’absence de supériorité ne démontre pas que « rien ne s’est passé ». Elle ne permet pas non plus de choisir, après coup, ce qui expliquerait l’amélioration observée dans les deux groupes.
Le résultat nous autorise à questionner l’effet spécifique de la contingence EEG étudiée. Il ne nous autorise pas à choisir rétrospectivement l’explication de tout ce qui s’est produit pendant l’expérience.
Le signal EEG reste évidemment essentiel si nous parlons de neurofeedback.
La qualité du signal, les artefacts, la cible choisie, le délai du feedback, sa contingence et l’apprentissage physiologique doivent être étudiés.
La cible EEG peut être le support de l’apprentissage sans être la finalité de l’apprentissage.
8 Ce que les études sham nous apprennent — et ce qu’elles ne peuvent pas, seules, trancher
Les études sham ont profondément fait progresser le débat sur le neurofeedback.
Elles rappellent une règle fondamentale : une amélioration observée après une intervention ne démontre pas le mécanisme qui l’a produite.
Le sham cherche notamment à isoler une composante :
Que produit spécifiquement le fait que le feedback soit réellement lié à l’activité physiologique que nous avons décidé d’entraîner ?
Lorsque cette supériorité n’apparaît pas, nous devons l’accepter.
La phénoménologie ne corrige pas un résultat expérimental négatif. La subjectivité non plus.
Mais une deuxième question reste légitime : Que neutralise réellement le sham ?
ENCADRÉ 3
Que teste réellement un sham ?
Le sham permet notamment d’interroger la contribution spécifique de la contingence physiologique.
Il ne supprime pas nécessairement toute l’expérience de la séance : attention, attentes, essais, stratégies, répétition, relation avec le professionnel, sentiment de réussite ou d’échec.
Mais la présence de ces dimensions ne démontre pas qu’elles expliquent l’amélioration observée.
Une personne placée dans une condition sham reste en effet engagée dans une situation.
Elle regarde, écoute, essaie éventuellement de comprendre ce qui fait varier le feedback et peut modifier ses stratégies.
Autrement dit : retirer la contingence physiologique spécifique ne signifie pas retirer l’expérience.
La « seconde boucle » décrite par Vion-Dury et Mougin ouvre alors une question intéressante : que font réellement les participants lorsqu’ils essaient de modifier un feedback, qu’il soit contingent ou non ?
Cela permet de distinguer la contingence objective du signal de l’expérience subjective de cette contingence.
L’une peut être mesurée expérimentalement. L’autre demande aussi de s’intéresser à ce que vit la personne.
Les deux perspectives ne s’annulent pas.
L’expérience subjective ne corrige pas un résultat expérimental négatif. Le résultat expérimental ne décrit pas à lui seul l’expérience vécue.
C’est pourquoi les recommandations méthodologiques CRED-nf sont importantes : étudier sérieusement le neurofeedback suppose de documenter les résultats cliniques, mais aussi l’apprentissage de la variable et les mécanismes spécifiques ou non spécifiques susceptibles d’intervenir.
Il s’agit donc moins de refermer la question que d’ouvrir la « boîte noire ».
Non plus seulement : « Le neurofeedback fonctionne-t-il ? »
Mais aussi : Qu’est-ce qui change dans le signal ? Qu’est-ce qui est appris ? Qu’est-ce qui change dans le fonctionnement ? Et quelles relations pouvons-nous réellement démontrer entre ces différents niveaux ?
9 Du protocole au transfert : quand la machine peut disparaître
Une question devient alors décisive : Que reste-t-il lorsque le feedback disparaît ?
Si quelque chose est effectivement appris pendant le neurofeedback, il faut distinguer la performance obtenue pendant l’entraînement de ce qui peut être conservé et utilisé ailleurs.
Cette distinction entre performance, rétention et transfert est classique dans les sciences de l’apprentissage.
Elle conduit à déplacer notre regard.
La question n’est plus seulement : « La personne réussit-elle devant le dispositif ? » mais : « Ce qui se passe devant le dispositif modifie-t-il quelque chose qu’elle pourra retrouver lorsque le dispositif ne sera plus là ? »
C’est aussi dans cette perspective que nous enseignons à l’Institut Neurosens à travailler avec des séquences de neurofeedback relativement courtes, notamment auprès des enfants, non comme une durée standardisée, mais comme un cadre permettant au professionnel d’observer, d’interrompre, de reprendre et d’interroger ce qui se transfère.
Précisons-le : trois minutes ne constituent ni une durée physiologique universelle ni une prescription scientifiquement établie du neurofeedback. Il s’agit d’un repère pédagogique et d’un cadre d’observation que nous enseignons, et non d’un protocole applicable indistinctement.
La personne retrouve-t-elle plus facilement certaines conditions ? Le coût semble-t-il identique ? A-t-elle besoin du feedback de la même manière ? Que se passe-t-il lorsqu’une tâche est introduite ?
La séquence peut alors devenir : expérimenter → interrompre → retrouver → stabiliser → transférer.
Cela ne suppose pas que la personne mémorise consciemment un « état cérébral ».
Elle peut reconnaître une sensation, une facilité, une organisation du regard ou du corps, une différence dans l’effort — ou ne rien pouvoir verbaliser.
Et nous devons là encore rester prudents : la perception subjective d’un état ne signifie pas qu’elle correspond exactement à la variable EEG entraînée.
Le transfert doit donc lui aussi être observé. Dans la vie quotidienne. Dans des tâches qui comptent réellement pour la personne. Dans sa capacité à entrer dans une activité, à en sortir puis éventuellement à y revenir.
La régulation n’est pas la capacité à maintenir indéfiniment un état idéal. Un organisme vivant doit pouvoir changer.
La régulation se manifeste peut-être autant dans la capacité à changer d’organisation que dans celle de retrouver une organisation fonctionnelle après en avoir été éloigné.
Le but n’est donc pas de rendre la personne experte de sa courbe EEG.
Il est de savoir si une information momentanément rendue perceptible peut participer à quelque chose qui devient progressivement mobilisable sans elle.
Rendre perceptible → permettre d’expérimenter → soutenir l’apprentissage → favoriser le transfert → pouvoir s’effacer.
La technologie retrouve alors une place beaucoup plus modeste. Et peut-être beaucoup plus intéressante.
La machine n’est plus l’agent de la transformation. Elle en a été, pour un temps, le médiateur.
10 Une place plus modeste pour le neurofeedback — et peut-être plus intéressante
Donner au neurofeedback une place plus modeste ne signifie pas renoncer à l’étudier.
Cela signifie mieux définir ce que nous lui demandons.
Le neurofeedback n’a pas besoin d’être présenté comme la preuve que le TDAH possède une signature EEG particulière.
Il n’a pas davantage besoin d’être conçu comme la correction standardisée d’une anomalie cérébrale définie par un diagnostic.
Et la machine ne « régule » pas la personne à sa place.
Le neurofeedback peut constituer une situation dans laquelle une information issue de l’activité physiologique, habituellement peu ou pas perceptible sous cette forme, est momentanément rendue accessible afin que la personne puisse expérimenter avec elle.
Cette hypothèse doit elle-même être évaluée.
Qualifier le neurofeedback d’« apprentissage » ne démontre pas son efficacité.
Parler d’expérience, de relation ou d’incarnation ne dispense pas d’étudier la contingence du feedback.
Et invoquer la complexité ne doit jamais devenir un moyen d’échapper à l’évaluation scientifique.
Au contraire.
Si nous prenons cette conception au sérieux, la recherche devient plus exigeante.
Il faut étudier qui apprend et qui n’apprend pas. Comment évoluent les trajectoires individuelles. Si les modifications physiologiques persistent. Si elles sont associées à des changements fonctionnels. Ce qui se transfère. Chez qui. Dans quelles situations. Et ce qui se passe lorsque le feedback est progressivement retiré.
Les résultats négatifs deviennent alors particulièrement précieux.
Panda et al. fragilisent l’idée qu’un candidat biomarqueur EEG puisse, dans les conditions étudiées, distinguer simplement le TDAH.
Les essais sham nous obligent à distinguer amélioration clinique et effet spécifique de la contingence entraînée.
Vion-Dury et Mougin nous invitent à ne pas réduire ce qui se passe devant la machine à une simple boucle cybernétique ou à l’acquisition d’une routine.
Les travaux sur l’apprentissage nous rappellent enfin qu’une performance obtenue pendant l’entraînement ne démontre pas encore un transfert durable.
Ces résultats ne construisent pas à notre place un nouveau modèle.
Ils nous empêchent surtout de conserver trop facilement l’ancien.
Nous pouvons alors passer de : diagnostic → anomalie EEG → protocole → correction
à une proposition plus ouverte : personne → information → perception → expérience → apprentissage éventuel → changement éventuel → transfert.
Et chacune de ces flèches doit rester une question à examiner, non une causalité supposée.
Conclusion — Peut-être fallait-il perdre quelques certitudes
Nous étions partis d’un résultat négatif.
Un indice EEG envisagé comme candidat biomarqueur ne permet pas, dans une étude importante et préenregistrée, de distinguer les enfants présentant un TDAH de ceux du groupe sans diagnostic.
Nous pourrions raconter cette histoire comme celle d’une promesse déçue.
Elle nous oblige surtout à séparer ce que nous avions peut-être trop rapidement réuni.
Un diagnostic n’est pas une physiologie.
Une différence physiologique n’est pas nécessairement une anomalie.
Une anomalie statistique n’est pas nécessairement une cause.
Une cible EEG n’est pas nécessairement un biomarqueur.
Modifier un signal ne signifie pas automatiquement améliorer un symptôme.
Et observer une amélioration ne suffit pas à expliquer pourquoi elle s’est produite.
Ces distinctions rendent notre raisonnement moins simple. Elles le rendent surtout plus exigeant.
Le diagnostic médical ou clinique conserve toute sa place pour identifier et nommer un trouble et orienter, lorsque cela est nécessaire, le parcours de soins.
La mesure conserve la sienne pour caractériser certains aspects du fonctionnement.
La recherche doit continuer à mettre nos hypothèses à l’épreuve, y compris lorsqu’elle les contredit.
Dans son champ de compétence, le professionnel observe, mesure, formule des hypothèses de travail, accompagne et les révise lorsque les observations l’y invitent.
La technologie rend momentanément perceptible une information.
Et la personne demeure celle qui expérimente.
C’est peut-être là que se situe le déplacement essentiel.
Nous étions partis de la question : « Que peut nous apprendre l’EEG sur certains aspects de son fonctionnement, sans prétendre diagnostiquer son TDAH ? »
Nous arrivons à une autre : « Que pouvons-nous apprendre, avec cet enfant, des conditions dans lesquelles il devient davantage disponible pour percevoir, agir et apprendre — et comment l’aider progressivement à les reconnaître et à les retrouver par lui-même ? »
Peut-être le neurofeedback avait-il besoin de perdre une partie de ses promesses pour retrouver son véritable intérêt.
Non pas moins de science, mais des questions scientifiques plus précises.
Non pas moins de physiologie, mais une physiologie remise en relation avec la personne.
Non pas moins de mesure, mais mesurer sans confondre la carte et le territoire.
Le diagnostic rassemble. La mesure réouvre des questions. L’expérience et l’apprentissage nous ramènent à la personne.
À propos de cet article
⚠️ Cet article propose une réflexion scientifique et pédagogique sur la place de l’EEG, de la mesure physiologique et du neurofeedback dans l’accompagnement. Il ne remet pas en cause la place du diagnostic médical ou clinique et ne constitue pas une recommandation thérapeutique.
L’EEG quantitatif et le neurofeedback n’y sont pas présentés comme des outils permettant de diagnostiquer le TDAH. Toute décision concernant un diagnostic, un traitement médical ou son adaptation relève des professionnels de santé habilités.
Kinésithérapeute
Président & Cofondateur Institut Neurosens
D.I.U. Posturologie clinique
D.U. Perception Action Troubles des Apprentissages
Membre de la Société Française de Physiothérapie
Membre de l'Association de Psychophysiologie Appliquée et Biofeedback - AAPB
Membre de la Société Internationale de Neurorégulation et la Recherche - ISNR
Co-Auteur : TDAH-Les causes cachées, les solutions efficaces
Co-Auteur : Sommet Francophone du TDAH
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