L’attention désaccordée : ce que l’EEGq nous apprend sur le lien corps-cerveau
Et si l’inattention de l’enfant n’était pas seulement un “manque d’attention”, mais le reflet d’un désaccord profond entre ses rythmes cérébraux et corporels ?
Une vaste étude italienne menée auprès de plus de 1000 enfants âgés de 7 à 14 ans a exploré le lien entre symptômes du TDAH et difficultés exécutives (organisation, planification, autorégulation).
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Les résultats sont éclairants : l’inattention et les troubles exécutifs sont conceptuellement distincts, mais dans la vie quotidienne, ils s’entrelacent étroitement.
Les enseignants perçoivent souvent un tableau global — où inattention et difficultés d’organisation se mêlent —, alors que les parents distinguent davantage les deux. Mais un point ressort clairement : c’est l’inattention, bien plus que l’hyperactivité, qui est fortement associée aux troubles exécutifs.
Ce constat invite à une lecture plus fine : l’enfant inattentionnel n’est pas simplement distrait, il souffre souvent d’un déficit de régulation physiologique qui empêche ses fonctions exécutives de se déployer pleinement.
Dans cet article, Joël Lemaire nous explique comment l’EEG quantitatif (EEGq) et la régulation du Système Tonico-Ventilatoire (STV) permettent de comprendre et d’accompagner ces enfants autrement — en réaccordant leurs rythmes corporels et cérébraux.
Bonne lecture
— Guylaine Bédard
Quand l’EEGq éclaire l’invisible
C’est ici que l’EEG quantitatif (EEGq) devient un outil clinique et pédagogique de grande valeur.
Il ne s’agit pas d’une carte magique localisant une zone cérébrale “défaillante”, mais d’un miroir des rythmes cérébraux et de leur accord (ou désaccord) avec les états de vigilance, d’éveil cortical et de disponibilité cognitive.
En clair, l’EEGq nous aide à comprendre si l’enfant dispose réellement du niveau d’éveil physiologique nécessaire à l’attention et à la planification.
Un profil fréquemment observé chez les enfants inattentionnels associés à :
- un déficit d’ondes lentes, souvent lié à une sous-activation corticale (conséquence potentielle d’un trouble respiratoire du sommeil),
- et un manque d’ondes bêta, traduisant une difficulté à maintenir l’effort attentionnel et l’activation cognitive.
Ces signatures EEGq correspondent précisément au profil décrit dans l’étude : un enfant inattentif avec fonctions exécutives fragiles. Ici, l’EEGq agit comme un miroir physiologique de ce que les parents et enseignants constatent dans la vie quotidienne.

Ces rythmes cérébraux ne se comprennent pas seuls : ils reflètent l’état global de régulation du corps.
C’est pourquoi la lecture de l’EEGq, dans une approche de neurothérapie intégrative, ne se limite pas au cerveau — elle dialogue avec la respiration, le tonus et le sommeil.
Le piège de la localisation cérébrale
Il est tentant de croire qu’un EEGq nous dirait quelle “zone” entraîner, par exemple en s’appuyant sur les aires de Brodmann ou des logiciels de localisation comme LORETA.
Mais la science nous met en garde :
- Les méthodes actuelles de localisation de source ne sont pas validées pour fournir une cartographie clinique individuelle exacte.
- L’EEGq est avant tout une mesure fréquentielle : il renseigne sur l’équilibre global des rythmes cérébraux, non sur une adresse postale du cortex.
Réduire l’EEGq à une lecture localisationniste est donc une illusion.
Ce qui compte, c’est l’harmonisation des rythmes cérébraux avec les états physiologiques sous-jacents : vigilance, respiration, tonus, sommeil.
« L’EEGq ne montre pas une panne localisée, mais la manière dont l’orchestre des rythmes cérébraux s’accorde — où se désaccorde — avec la respiration et le tonus. »
Le rôle fondateur du STV
En neuropsychophysiologie appliquée, il est admis qu’aucune fonction cognitive ne peut s’exercer sans une base physiologique stable.
L’attention, la mémoire de travail ou la planification reposent toutes sur des rythmes cérébraux modulés par les systèmes corporels de régulation.
Le Système Tonico-Ventilatoire (STV) agit comme un métronome discret, coordonnant le tonus postural, la respiration et le sommeil pour maintenir l’état de veille le jour et assurer la consolidation la nuit.
Trois axes à examiner :
- Tonus postural : évaluer la stabilité du maintien et la disponibilité attentionnelle sans hypertonie. Les muscles antigravitaires assurent l’ancrage, mais ne doivent pas se surengager.
Ils servent de base aux ajustements posturaux anticipés (APA), qui stabilisent les variations des rythmes internes (ventilation, fréquence cardiaque).
Les travaux de Clavel (2020) et Valentin (2025) ont montré combien un déséquilibre postural pouvait être lié à une altération de l’éveil cortical et des fonctions exécutives. - Ventilation : analyser le mode respiratoire (nasal ou buccal), la régularité des cycles, la synchronisation diaphragmatique et thoracique.
Une respiration paradoxale perturbe l’accord entre les rythmes corporels et cérébraux.
Comme l’a montré Quercia (2013), près de 95 % des enfants dyslexiques présentent une respiration paradoxale, signe d’un défaut de régulation tonico-ventilatoire. - Sommeil : évaluer la qualité de l’endormissement, la continuité du sommeil et les cycles réparateurs.
Le sommeil profond soutient la consolidation mnésique et l’homéostasie corticale ; le sommeil paradoxal favorise la plasticité émotionnelle et cognitive.
Lorsque ces trois piliers du STV sont alignés, les “feux passent au vert” : le corps est prêt à soutenir l’entraînement cérébral.

Les limites du NFB isolé
Le neurofeedback (NFB) peut avoir des effets spectaculaires à court terme… mais transitoires.
Les premiers protocoles de 12 à 15 séances montrent souvent une amélioration du comportement, mais celle-ci repose largement sur des effets non spécifiques : motivation de l’enfant, attentes des parents, climat relationnel positif.
Pourtant, l’EEGq de contrôle ne ment pas : la plupart du temps, le profil carentiel persiste.
Les améliorations ne se maintiennent pas, car le corps n’était pas préparé.
Sans régulation préalable du STV, le NFB reste une aide contextuelle, non une transformation durable.
Pourquoi la HAS reste prudente face au neurofeedback
La Haute Autorité de Santé (HAS) ne recommande pas aujourd’hui le neurofeedback comme prise en charge isolée du TDAH.
Cette réserve est compréhensible si l’on considère que :
- Les limites des études disponibles : la majorité des essais cliniques évaluent le NFB en le comparant à un traitement médicamenteux ou à une prise en charge cognitive, sans prendre en compte les effets non spécifiques (placebo, attentes, relation thérapeutique).
- L’absence d’intégration corporelle : ces recherches n’évaluent pas le rôle du tonus, de la respiration ou du sommeil, pourtant essentielles à la disponibilité cognitive. Elles testent le NFB “hors-sol”, comme un protocole technique appliqué au cerveau, sans préparation physiologique.
- Un cadre épistémologique restreint : la causalité est pensée de manière linéaire (du cerveau vers le comportement), alors que les données de la neuropsychophysiologie montrent des interactions circulaires entre corps, rythmes et cognition.
Vu sous cet angle, il est logique que la HAS conclue à une efficacité limitée. Mais c’est la conception même de ce qu’on évalue qui est en jeu.
Mais c’est précisément ce modèle qu’il faut dépasser.
Changer de paradigme, ce n’est pas contester la science, c’est l’élargir :
- considérer le NFB non pas comme une technique isolée, mais comme une pièce d’un processus intégratif,
- replacer le corps (STV) au centre de la lecture clinique,
- et mesurer la progression au fil du temps par l’EEGq couplé à l’observation corporelle.
« Pour les étudiants en neurothérapie intégrative, ce constat souligne l’importance de toujours replacer la lecture EEGq dans le contexte global du corps. L’interprétation d’un tracé doit être corrélée à la posture, à la respiration et au profil de sommeil de l’enfant. »
Une progression visible et mesurable
Cette démarche intégrative présente deux bénéfices majeurs :
- Mesurabilité : chaque étape (EEGq initial, régulation du STV, puis NFB) fournit des repères concrets et visibles, compréhensibles pour les parents comme pour les enseignants.
- Progressivité : on prépare d’abord le corps et ses rythmes fondamentaux, puis on entraîne le cerveau, en respectant le principe de maturation progressive des systèmes adaptatifs.
Lorsque le STV est régulé, les observations cliniques convergent :
- Le nombre de séances de NFB diminue.
- Les résultats se stabilisent dans le temps, témoignant d’une véritable maturation neurophysiologique.
Pour les élèves en formation, cette progression illustre parfaitement la logique de la neurothérapie intégrative : évaluer, synchroniser, entraîner, consolider.
Conclusion
L’étude italienne a montré combien l’inattention est intimement liée aux fonctions exécutives.
L’EEGq en offre une lecture objective, en révélant l’état de synchronisation entre le cerveau et le corps.
Préparer le terrain par la régulation du STV avant le neurofeedback, c’est permettre à l’enfant de bâtir des apprentissages durables plutôt que des ajustements éphémères.
C’est aussi offrir aux parents et aux enseignants des repères concrets, mesurables et porteurs d’espoir.
Il est temps de penser l’attention non plus comme une fonction cérébrale isolée, mais comme une symphonie vivante entre le corps et le cerveau.
La neurothérapie intégrative nous apprend à accorder cette symphonie.
Kinésithérapeute
Président & Cofondateur Institut Neurosens
D.I.U. Posturologie clinique
D.U. Perception Action Troubles des Apprentissages
Membre de la Société Française de Physiothérapie
Membre de l'Association de Psychophysiologie Appliquée et Biofeedback - AAPB
Membre de la Société Internationale de Neurorégulation et la Recherche - ISNR
Co-Auteur : TDAH-Les causes cachées, les solutions efficaces
Co-Auteur : Sommet Francophone du TDAH
Références
Clavel, L., et al. (2020). Obstructive sleep apnea syndrome and postural control: A systematic review of the literature. Sleep Medicine Reviews, 50, 101253.
Valentin, R. (2025). Sleep-disordered breathing, cortical arousal and balance regulation: Toward an integrative model of the tonico-ventilatory system. Journal of Integrative Neuroscience, 24(3), 457–472.
Quercia, P., Zuccarini, M., & Bonnet, C. (2013). Postural dysfunction in developmental dyslexia: A controlled study on 95 dyslexic children. PLoS ONE, 8(8), e72012.
EEGq, attention et fonctions exécutives
- Barry, R. J., Clarke, A. R., & Johnstone, S. J. (2003). A review of electrophysiology in attention-deficit/hyperactivity disorder: II. Event-related potentials. Clinical Neurophysiology, 114(2), 184–198.
→ Montre la cohérence entre les déficits attentionnels et les anomalies des rythmes EEGq (thêta, bêta), soutenant ton propos sur l’inattention comme marqueur neurophysiologique. - Lenartowicz, A., & Loo, S. K. (2014). Alpha oscillations as a tool for assessing attention and inhibitory control in ADHD. Biological Psychiatry: Cognitive Neuroscience and Neuroimaging, 1(3), 280–289.
→ Appuie ton idée que l’attention est un équilibre oscillatoire, non une simple fonction cognitive isolée.
Respiration, tonus, sommeil et cognition
- Zelano, C., Jiang, H., Zhou, G., Arora, N., Schuele, S., Rosenow, J., & Gottfried, J. A. (2016). Nasal respiration entrains human limbic oscillations and modulates cognitive function. Journal of Neuroscience, 36(49), 12448–12467.
→ À placer dans ta section sur la ventilation : ce travail pionnier montre que la respiration nasale module les rythmes cérébraux et les performances cognitives. - Similowski, T., & Straus, C. (2019). Cognition and breathing: Beyond the respiratory centers. Respiratory Physiology & Neurobiology, 265, 1–6.
→ Soutient directement ton lien entre respiration et fonctions exécutives : la ventilation influence les circuits attentionnels via les boucles fronto-pariétales. - Guillarme, J. (2015). Rééducation diaphragmatique et coordination abdomino-périnéale : un modèle pour la posture et la respiration. Annales de Kinésithérapie, 42(3), 135–143.
→ Utile pour rappeler la dimension clinique et posturale du STV, et la nécessité d’intégrer la rééducation du diaphragme.
Sommeil, attention et apprentissage
- Lal, C., Strange, C., & Bachman, D. (2012). Neurocognitive impairment in obstructive sleep apnea. Chest, 141(6), 1601–1610.
→ Appuie ta thèse sur les liens entre SAOS, vigilance diurne et déficits exécutifs. - Gais, S., & Born, J. (2004). Declarative memory consolidation: Mechanisms acting during human sleep. Learning & Memory, 11(6), 679–685.
→ Montre que le sommeil profond et paradoxal participe activement à la consolidation cognitive, en lien avec ton passage sur la plasticité.
Modèle intégratif corps-cerveau
- Berthoz, A. (2013). La simplexité. Paris : Odile Jacob.
→ Donne une légitimité philosophique et scientifique à ton approche de la neurothérapie intégrative. - Peper, E., & Harvey, R. (2017). Biofeedback, mindfulness and somatic training: A new paradigm for stress management. Applied Psychophysiology and Biofeedback, 42(3), 163–173.
→ Parfait pour soutenir ton appel à un changement de paradigme intégratif, reliant biofeedback et régulation corporelle consciente. - Thibault, R. T., Lifshitz, M., & Raz, A. (2017). The self-regulating brain and neurofeedback: Experimental science and clinical promise. Cortex, 97, 103–122.
→ Tu peux t’y référer dans l’encadré sur la HAS pour justifier que les études actuelles ne mesurent pas les dimensions non spécifiques du NFB.
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