5 mai - Journée mondiale de l’asthme : et si respirer redevenait une expérience du corps ?
On respire sans y penser.
C’est probablement l’un des seuls mouvements que l’on répète des milliers de fois par jour… sans jamais vraiment s’y arrêter.
Et pourtant, il suffit :
- d’une oppression
- d'une difficulté à inspirer
- d’une sensation que l’air ne passe plus.
Et tout change !
Pour les millions de personnes concernées par l’asthme, cette réalité n’a rien d’abstrait. Elle est vécue, parfois au quotidien. Avec cette impression très particulière que quelque chose, à l’intérieur, se ferme.
Chaque année, la Journée mondiale de l’asthme, cette année le 5 mai 2026, vient remettre ce sujet au centre de l’attention. On parle de prévention, de traitements, de pollution, d’allergènes. Et c’est essentiel ! Mais si on s’arrêtait un peu autrement ?
Si on prenait le temps d’observer ce que l’asthme raconte du corps… dans son ensemble ?
Parce qu’en réalité, l’asthme ne concerne pas seulement les bronches.
Il concerne une organisation globale. Une manière de respirer, de se tenir, de réagir et de s’adapter.
Et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes…
L’asthme : une maladie… mais aussi une réponse du corps
On connaît bien les mécanismes physiologiques de l’asthme.
- Les bronches s’enflamment.
- Les muscles se contractent.
- Le passage de l’air se réduit.
C’est concret, mesurable, objectivable.
Mais ce qui l’est moins, et qui pourtant apparaît de plus en plus dans les recherches, c’est le terrain sur lequel ces crises apparaissent.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 260 millions de personnes vivent avec l’asthme dans le monde (OMS, 2023). Et ce chiffre continue d’augmenter, notamment dans les sociétés occidentales.
Pourquoi ?
On pourrait répondre rapidement : pollution, allergènes, génétique.
Mais ce serait incomplet.
Car, en effet, on observe aussi :
- une sédentarité croissante
- une diminution de la mobilité thoracique
- une respiration de plus en plus superficielle
- un stress chronique élevé.
Autrement dit, le corps moderne respire moins bien qu’avant !
Et comme le disait Hippocrate :
Les maladies ne surviennent pas par hasard. Elles sont le résultat d’un déséquilibre.
Dans le cas de l’asthme, ce déséquilibre touche directement la fonction respiratoire… mais aussi tout ce qui l’entoure.
Respirer, ce n’est pas juste faire entrer de l’air
On pourrait croire que respirer, c’est simple : on inspire, on expire.
En réalité, c’est un mouvement global. Respirer mobilise :
- le diaphragme
- les muscles intercostaux
- les muscles posturaux
- le système nerveux
- et même certaines zones du cerveau.
Et surtout, respirer s’inscrit dans une organisation qu’on appelle le système tonico-ventilatoire (STV).
Le système tonico-ventilatoire : une coordination fine du corps
Le système tonico-ventilatoire, ce n’est pas un organe : c’est une coordination entre :
- le tonus musculaire (la tension de fond des muscles)
- la posture
- et la respiration
Concrètement, cela signifie que la manière dont on se tient influence directement la manière dont on respire. Prenons un exemple simple.
Une personne assise toute la journée, légèrement affaissée, les épaules en avant, la tête projetée vers l’écran. Dans cette position :
- le diaphragme est comprimé
- la cage thoracique est moins mobile
- la respiration devient haute, rapide.
Le corps s’adapte. Il fait comme il peut. Mais il perd en efficacité.
À l’inverse, quand le corps retrouve une verticalité, un axe, une ouverture thoracique :
- le diaphragme redescend
- la respiration s’amplifie
- le rythme ralentit naturellement
On ne “force” pas la respiration : on la laisse redevenir possible.
C’est ça, le système tonico-ventilatoire : une respiration qui dépend du corps… et un corps qui s’organise autour de la respiration.
Asthme et STV : quand l’équilibre se rompt
Chez les personnes asthmatiques, cet équilibre est souvent perturbé. On observe fréquemment :
- une respiration haute (claviculaire)
- une faible mobilité du diaphragme
- une rigidité thoracique
- une hypertonie de certains muscles (notamment les trapèzes)
- et parfois, à l’inverse, une perte de tonus global.
Le corps oscille entre tension et effondrement. Ce qui est intéressant, c’est que ces adaptations ne sont pas conscientes : elles s’installent progressivement.
Après plusieurs crises, le corps “anticipe” : il se met en protection. Il respire plus vite et il se contracte davantage.
Et sans s’en rendre compte, il entretient un schéma respiratoire qui favorise… les crises !
C’est ce que certaines études appellent la “respiration dysfonctionnelle” (Thomas et al., Thorax, 2001). On entre alors dans un cercle :
Respiration inefficace → stress ventilatoire → contraction → aggravation des symptômes.
Et plus ce cercle se répète, plus il s’ancre.
Le nez : un détail… qui change tout !
On sous-estime énormément le rôle du nez.
Respirer par le nez, ce n’est pas seulement une question de confort : c’est un véritable système de régulation.
Le nez filtre, humidifie, réchauffe l’air. Mais surtout, il ralentit le flux. Et ce ralentissement est primordial.
Quand on respire par la bouche, l’air entre plus vite. On a tendance à hyperventiler. Chez les personnes asthmatiques, cette respiration buccale est fréquente, notamment lors des efforts ou du stress. Et cela a un impact direct sur le système nerveux.
Une étude publiée dans Nature Neuroscience (Zelano et al., 2016) montre que la respiration nasale influence l’activité de l’amygdale et de l’hippocampe, deux structures clés pour les émotions et la mémoire.
Autrement dit : respirer par le nez, c’est déjà un peu réguler son cerveau.
Le cerveau dans tout ça : un chef d’orchestre sensible
On oublie souvent que la respiration est pilotée par le cerveau. Mais pas seulement par les centres automatiques. Elle est aussi influencée par :
- les émotions
- les pensées
- le stress.
C’est pour cela qu’une émotion forte peut couper le souffle, ou qu’une situation anxiogène peut accélérer la respiration. Chez les personnes asthmatiques, cette sensibilité est souvent amplifiée.
Une étude du Lancet Respiratory Medicine (Di Marco et al., 2010) montre que l’anxiété est significativement plus élevée chez les personnes souffrant d’asthme.
Et ce n’est pas un hasard. Plus on surveille sa respiration, plus on devient sensible à ses variations. Plus on devient sensible… plus on risque de déclencher une réaction. C’est un système en boucle.
Comme le disait Antonio Damasio :
Le corps et le cerveau ne sont pas séparés, ils forment un seul et même système.
Pour l’asthme, cette phrase prend tout son sens.
Le sommeil : quand le corps lâche… ou se dérègle
La nuit, le corps change. Le tonus musculaire diminue. La respiration devient plus passive.
Chez une personne dont le système tonico-ventilatoire est déjà fragile, cela peut poser problème. On observe souvent :
- des réveils nocturnes
- une respiration irrégulière
- une sensation d’oppression
Selon l’American Thoracic Society, plus de 70 % des personnes asthmatiques présentent des symptômes nocturnes (ATS, 2015).
Et ce manque de récupération a des effets en cascade :
- Fatigue
- Baisse de concentration
- Irritabilité
- Augmentation de la sensibilité au stress
Le corps entre dans une forme de dette physiologique.
Rééduquer le corps : revenir à quelque chose de simple
La bonne nouvelle, c’est que rien de tout cela n’est figé.
Le système tonico-ventilatoire peut évoluer. La respiration peut se rééduquer. Mais cela ne passe pas uniquement par des exercices respiratoires isolés.
Cela passe par une approche globale.
Revenir au corps
Avant même de “bien respirer”, il faut parfois simplement :
- Se redresser
- Retrouver un axe
- Sentir ses appuis
Parce que sans structure, la respiration ne peut pas s’organiser.
Comme le disait Françoise Mézières : La forme du corps conditionne sa fonction.
Ralentir la respiration
Une respiration lente, autour de 6 cycles par minute, permet de :
- Diminuer le stress
- Améliorer la variabilité cardiaque
- Stabiliser le système nerveux.
Ce n’est pas une technique compliquée mais elle demande de la régularité.
Cela peut sembler évident, presque trop simple pour être un vrai levier. Et pourtant, quand on prend le temps d’observer, on se rend compte que pour beaucoup de personnes… ce n’est plus automatique du tout.
Respiration par la bouche, souffle rapide : le coût du raccourci
Respiration par la bouche, souffle rapide, parfois irrégulier, presque imperceptible. En fait, le corps s’est adapté. Il a trouvé des stratégies. Mais pas forcément les plus efficaces.
Chez les personnes asthmatiques, c’est encore plus marqué. Parce qu’au fil des crises, il y a une forme d’urgence respiratoire qui s’installe. Le corps cherche de l’air vite, comme il peut. Et la bouche devient un raccourci. Sauf que ce raccourci a un coût.
Respirer par la bouche accélère le flux d’air, favorise l’hyperventilation et dérégule progressivement le système. On respire plus… mais moins bien !
À l’inverse, revenir à une respiration nasale change profondément la physiologie.
- Le passage est plus étroit, donc l’air entre plus lentement.
- Le souffle s’allonge naturellement.
- Le rythme se régule.
Mais là où cela devient vraiment intéressant, c’est quand ce travail est accompagné… et rendu visible !
Le biofeedback : voir ce qu’on ne ressent pas toujours
C’est souvent là que le déclic se fait. Avec le biofeedback, on ne reste plus uniquement dans le ressenti. On observe.
Une ceinture thoracique est placée autour du buste ou de l’abdomen. Elle capte les mouvements respiratoires et les transforme en courbe, en temps réel. Et cette courbe raconte beaucoup de choses. Très souvent, la personne pense respirer calmement. Mais à l’écran, on voit autre chose :
- un rythme rapide
- une amplitude faible
- parfois des irrégularités ou des micro-blocages
Ce n’est pas une erreur, c'est simplement le fonctionnement actuel du corps. Et c’est là que le biofeedback met en lien direct :
- Ce que je fais
- Ce que je ressens
- Et ce qui se passe réellement dans mon corps
Ajuster en direct : un apprentissage concret
Quand on propose simplement de fermer la bouche et de laisser passer l’air par le nez, quelque chose change immédiatement sur le tracé.
- Le rythme ralentit
- L’amplitude peut diminuer au début, puis s’élargir progressivement
- La courbe devient plus régulière
Mais surtout, la personne le voit. Et cette visualisation change tout. On ne demande pas de “bien respirer”. On ajuste, petit à petit, en observant les effets.
Par exemple :
- Si la respiration devient trop volontaire, la courbe se rigidifie
- Si elle est trop rapide, elle devient instable
- Si elle se pose, elle s’arrondit et devient plus fluide.
Le corps apprend directement sans passer uniquement par l’intellect.
Réhabituer le système, pas forcer la respiration
Ce travail permet quelque chose de très différent d’un exercice classique. On ne cherche pas à imposer une technique mais on accompagne le corps à retrouver une organisation plus fonctionnelle.
Au début, respirer par le nez peut être inconfortable. Parfois même un peu anxiogène chez certaines personnes asthmatiques. C’est normal car le système n’y est plus habitué.
Mais avec le biofeedback, on avance progressivement, on ajuste sans brusquer. Et surtout, on voit que :
- Le souffle peut s’allonger sans forcer
- Le corps peut se détendre
- La respiration peut redevenir stable.
Ce que ça change, concrètement
Quand cette respiration nasale s’installe progressivement, les effets dépassent largement le simple fait de respirer. On observe souvent :
- Une diminution de l’hyperventilation
- Une sensation de souffle plus ample
- Une réduction de la tension thoracique
- Une meilleure gestion des montées de stress
Et chez certaines personnes asthmatiques, une diminution de la fréquence ou de l’intensité des crises.
Pourquoi ?
Parce que derrière ce travail, ce n’est pas seulement la respiration qui change. C’est tout le système tonico-ventilatoire qui se réorganise.
- Le tonus s’ajuste.
- La posture s’ouvre légèrement.
- Le système nerveux se stabilise.
Et surtout, la personne retrouve une forme de contrôle… sans forcer !
Apprendre à respirer… en observant
Le biofeedback apporte quelque chose de simple, mais fondamental : il rend visible l’invisible. Et dans un domaine comme la respiration, où tout se joue souvent en dehors de la conscience, c’est un levier énorme. On ne devine plus : on expérimente. Et petit à petit, le corps retrouve une respiration plus lente, plus nasale, plus stable. Pas parce qu’on l’impose mais parce qu’on lui redonne les bonnes conditions pour le faire.
Et finalement… réapprendre à respirer
Peut-être que la question n’est pas seulement médicale. Elle est aussi corporelle, sensorielle et expérientielle. Respirer, ce n’est pas juste survivre, c’est entrer en relation avec son corps. Avec son rythme. Avec son état interne.
Comme l’écrivait Thich Nhat Hanh :
La respiration est le pont qui relie la vie à la conscience.
Quelques chiffres qui éclairent
Quand on parle de respiration, on pourrait croire que tout est subjectif mais les données sont là, et elles sont assez parlantes.
→ Une respiration fonctionnelle au repos se situe généralement entre 8 et 12 cycles par minute.
Or, chez de nombreuses personnes, et en particulier chez les profils anxieux ou asthmatiques, on observe plutôt des rythmes entre 14 et 20 cycles par minute (Jerath et al., 2015).
Cela signifie que le corps est en état d’activation quasi permanent.
Autre point intéressant : les études sur les méthodes de rééducation respiratoire (comme la méthode Guillarme, Buteyko ou le biofeedback respiratoire) montrent une réduction des symptômes de l’asthme allant jusqu’à 40 % chez certains patients, avec en parallèle une diminution de l’usage des bronchodilatateurs (McHugh et al., 2003 ; Courtney, 2009).
Enfin, la respiration lente, autour de 6 cycles par minute, est associée à une amélioration significative de la variabilité cardiaque, un indicateur important de la régulation du système nerveux (Lehrer et al., 2020).
Autrement dit, ralentir la respiration ne change pas seulement le souffle… cela change l’état global du système.
Neurofeedback et asthme : réguler le cerveau pour apaiser la crise
En ce qui concerne l’asthme, le problème ne vient pas uniquement des bronches. Il vient aussi de la manière dont le cerveau réagit.
Chez beaucoup de personnes asthmatiques, le système nerveux est en état d’alerte élevé. La moindre sensation respiratoire est amplifiée. Le cerveau interprète vite une gêne comme une menace, ce qui accélère la respiration, augmente la tension… et peut déclencher ou aggraver une crise.
Le neurofeedback agit précisément sur cette boucle :
sensation → stress → respiration rapide → aggravation → encore plus de stress
Il entraîne le cerveau à diminuer cette hyperréactivité. À sortir de l’hypervigilance. À redevenir plus stable face aux signaux corporels.
Les données sont encore émergentes sur l’asthme en tant que tel, mais on sait que la régulation du système nerveux autonome permet déjà des résultats concrets : certaines études montrent jusqu’à 30 à 40 % de réduction des symptômes et une diminution de la médication (Lehrer et al., 2020).
Le neurofeedback s’inscrit dans cette logique, en travaillant directement sur l’activité cérébrale.
Ce que l’on observe en pratique, c’est simple :
- La personne réagit moins vite
- Respire moins en urgence
- Sort plus facilement de la montée de crise
On ne “traite” pas la bronche : on empêche le système de s’emballer. Et dans l’asthme, cette différence est majeure !
En conclusion : reprendre son souffle… vraiment
La Journée mondiale de l’asthme nous rappelle une chose essentielle : respirer n’est pas acquis. Mais elle peut aussi être une invitation à observer, ralentir, ressentir.
Et peut-être à redécouvrir que derrière chaque inspiration…il y a un corps entier qui s’organise.
Et que ce corps, quand on lui redonne les bonnes conditions, sait souvent retrouver le chemin !
- Organisation mondiale de la santé (2023). Asthme : données mondiales.
- Santé Publique France (2023). Données épidémiologiques.
- Thomas et al. (2001). Dysfunctional breathing in asthma. Thorax.
- Courtney (2009). Breathing retraining and asthma.
- Zelano et al. (2016). Nasal respiration and brain activity. Nature Neuroscience.
- Di Marco et al. (2010). Anxiety and asthma. The Lancet Respiratory Medicine.
- Homma & Masaoka (2008). Breathing and emotion.
- American Thoracic Society (2015). Nocturnal asthma.
- Lehrer et al. (2020). HRV biofeedback.
- Lehrer, P. et al. (2004). Heart rate variability biofeedback increases baroreflex gain and peak expiratory flow in asthma. Chest.
- Lehrer, P. et al. (2023). Biofeedback and neuroregulation approaches in asthma management. Applied Psychophysiology and Biofeedback.
- Ritz, T. et al. (2013). Behavioral interventions in asthma: breathing training and biofeedback. Journal of Allergy and Clinical Immunology.
- Hammond, D. C. (2005). Neurofeedback with anxiety and affective disorders. Child and Adolescent Psychiatric Clinics of North America.
- Jerath, R. et al. (2015). Physiology of long pranayamic breathing: neural respiratory elements. Medical Hypotheses.