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Publié le 21 mai 2025

Le corps oublié : ce que la clinique du TDAH a perdu… et ce qu’elle peut encore retrouver

Et si le corps, si longtemps exclu des approches thérapeutiques, revenait aujourd’hui frapper à la porte de la clinique ?
Dans cet article, nous retraçons l’effacement progressif du corps dans les pratiques médicales, psychologiques et même neurotechnologiques, et mettons en lumière le chemin par lequel il revient : celui de la Neurothérapie Intégrative, une approche qui réconcilie posture, souffle, lien et conscience incarnée. Une lecture engagée pour toutes celles et ceux qui sentent que le soin commence… par le vivant.

Quand le corps revient frapper à la porte de la clinique

Il fut un temps où l’on pensait qu’éduquer suffisait. Puis un autre, où l’on crut qu’un médicament suffirait. Aujourd’hui, un nombre croissant de parents, de professionnels, de thérapeutes se rendent compte que ni l’un ni l’autre ne suffit, car quelque chose d’essentiel a été oublié : le corps.

Longtemps refoulé par les approches médicales, psychiatriques et psychologiques dominantes, le corps n’a pas seulement été négligé : il a été exclu du champ du soin psychique. Dans les prises en charge des troubles neurodéveloppementaux (TND), et en particulier du TDAH, on a favorisé des grilles de lecture cérébrocentrées, des protocoles de régulation comportementale, et des prescriptions pharmacologiques — sans jamais interroger l’état tonique, respiratoire ou postural de l’enfant.

Mais le réel résiste.

Face à l’épuisement des modèles dominants, ce sont aujourd’hui les parents eux-mêmes qui se lèvent. Parents d’enfants en difficulté, devenus les témoins directs des limites de l’école, du système médical, et des outils normalisateurs, ils osent parfois changer de profession, se former, s’engager — pour aider leurs enfants, et ceux des autres. Et ce qu’ils redécouvrent, souvent à travers leur propre expérience, c’est ce que la science avait tenté d’oublier : le corps est le premier terrain du lien et de la transformation.

Cet article explore comment et pourquoi le corps a disparu de la clinique et du neurofeedback moderne, et par quelle porte il revient : celle de la Neurothérapie Intégrative, qui ne réduit pas l’humain à son cerveau, ni le soin à une technique, mais replace la régulation dans l’expérience vécue, dans le souffle, dans la relation, et dans la conscience incarnée.

1. L’effacement du corps par la psychiatrie et la neuropsychologie

Pour comprendre pourquoi le corps a progressivement disparu de la clinique contemporaine, il faut remonter à l’histoire des représentations dominantes dans le champ médical et psychologique. Dès le XVIIe siècle, avec Descartes, la pensée occidentale a été façonnée par une séparation entre le corps et l’esprit. Cette dualité a laissé des traces profondes dans les fondations de la psychiatrie et de la psychologie clinique.

Au fil des siècles, le modèle biomédical s’est imposé : les troubles du comportement ou de l’attention sont interprétés comme des déséquilibres neurochimiques ou des déficits cérébraux à corriger. Le corps devient alors un simple support biologique, un objet de mesure ou de traitement, mais jamais un partenaire de la relation thérapeutique.

La psychiatrie contemporaine, largement influencée par l’industrie pharmaceutique, s’est focalisée sur les diagnostics DSM, les scores d’évaluation et la pharmacologie. Elle a progressivement perdu le lien avec la dynamique tonico-émotionnelle du sujet. De son côté, la neuropsychologie a consolidé un paradigme fondé sur les fonctions exécutives, les performances cognitives, et les profils attentionnels — souvent mesurés en laboratoire, loin de la réalité vécue du corps en mouvement.

Dans cette vision, le trouble est une anomalie cérébrale à normaliser, et le soin se résume trop souvent à une prescription ou à un entraînement mental. Le tonus postural, la respiration, les micro-réactions corporelles, les rythmes internes sont ignorés, car ils ne rentrent dans aucune grille d’analyse standardisée.

Le corps n’est pas nié par malveillance. Il est tout simplement invisible aux outils d’une science qui ne sait pas encore le lire autrement qu’en tant que surface électrophysiologique.

Cet aveuglement n’est pas sans conséquence : il enferme les enfants dans des étiquettes, et les thérapeutes dans des procédures. Il interdit d’accéder à la dimension vécue du trouble. Et surtout, il rend le lien thérapeutique impersonnel, froid, déconnecté du souffle et du rythme de l’autre.

C’est dans ce contexte que la Neurothérapie Intégrative propose un autre chemin : revenir au corps vivant, sensible, porteur d’informations, de mémoire et de possibilités de transformation.

2. L’épuisement du tout-médicament

La montée en puissance du méthylphénidate dans les années 2000 a incarné, pour beaucoup de professionnels, une solution « moderne » et scientifiquement validée aux troubles du comportement chez l’enfant. Face à l'urgence scolaire, à l'inconfort familial, aux difficultés de concentration, ce médicament a été présenté comme un levier rapide et efficace. Et dans certains cas, il l’est. Mais dans bien d’autres, il n’est qu’un leurre temporaire, un pansement neurochimique qui ne soigne ni les causes ni les vécus.

Les données cliniques sont aujourd’hui formelles : l’efficacité du méthylphénidate reste partielle, inconstante et limitée dans le temps. Pire, dans de nombreuses situations, il masque les véritables désajustements tonico-émotionnels, relationnels et physiologiques qui sous-tendent les troubles. Il agit sur l’expression, pas sur l’origine. Il calme, mais n’enseigne rien. Il modifie les comportements, mais ne touche ni au lien, ni à la conscience de soi.

En 2022, la Haute Autorité de Santé (HAS), sans renier son utilité, l’a officiellement relégué en deuxième intention, derrière les programmes de psychoéducation et d’accompagnement parental. Ce glissement institutionnel marque une reconnaissance implicite des limites de l’approche pharmacologique.

Mais là encore, que proposent les alternatives ?

Des guidances comportementales, des programmes d’habiletés parentales, des TCC appliquées à l’enfant ou à ses parents. Si ces approches ont leur intérêt, elles demeurent, elles aussi, centrées sur le symptôme. Elles mentalisent, elles réorganisent, mais elles ne touchent pas au substrat corporel du trouble.

Et cela est d’autant plus paradoxal que nombre d’approches prétendument corporelles elles-mêmes, se sont englouties dans des paradigmes psychologisants. C’est le cas, par exemple, de la psychomotricité, dont de nombreuses écoles restent imprégnées de psychanalyse, abordant le corps comme un langage symbolique, mais jamais comme un terrain physiologique à réguler.

Certaines approches thérapeutiques, bien qu'elles regorgent de richesses et de multiples potentialités, tendent parfois à rester ancrées dans des concepts traditionnels hérités du passé. Une ouverture vers une prise en compte plus large de la dynamique tonico-posturale, des interactions neurosensorielles et de leur lien avec la régulation émotionnelle permettrait d’enrichir ces pratiques et de répondre encore mieux aux besoins actuels.

D’un côté, on traite l’humain comme une tête sans corps. De l’autre, comme un corps sans tête. Dans les deux cas, on a perdu la totalité vivante, incarnée, de l’être en lien.

C’est dans ce désert que la Neurothérapie Intégrative s’avance, non comme une révolution, mais comme une réconciliation. Une réconciliation entre ce que l’on sent, ce que l’on vit, ce que l’on comprend — et ce que l’on transforme.

3. Des penseurs du vivant ont pourtant ouvert la voie

Alors que la médecine s’enlisait dans la mécanisation du soin et que la psychologie s’absorbait dans ses modèles mentaux, quelques voix puissantes ont tenté de réconcilier l’humain avec son corps vécu. Parmi elles, des figures majeures : Francisco Varela, Alain Berthoz et Antonio R. Damasio.

Le premier, Varela, biologiste, neuroscientifique et philosophe, a introduit dans les années 1990 le concept fondamental de cognition incarnée : la pensée n’est pas une opération désincarnée dans un cerveau isolé, elle naît du dialogue entre l’action, la perception et le corps en relation avec l’environnement. Avec Humberto Maturana, il avait déjà théorisé l’« autopoïèse » — l’idée que le vivant s’auto-organise — et avec Evan Thompson, il démontrera que la conscience ne peut être comprise sans le corps et sans l’expérience vécue.

002 Cognition incarnéeCette pensée profonde a trouvé un écho dans les travaux du Professeur Alain Berthoz, neurophysiologiste et grand passeur entre sciences du mouvement et sciences de la relation. Berthoz a redonné au corps son rôle central dans la perception, la cognition, la mémoire et l’empathie. Il parle de « simplexité », cette capacité qu’a le cerveau à produire des solutions simples à partir de la complexité de l’environnement. Et il rappelle que le mouvement est toujours porteur de sens : percevoir, c’est déjà anticiper un geste, ajuster une posture, construire un monde.

Berthoz s’est ainsi porté à la rescousse des tenants de la posturologie clinique et des applications de la neurophysiologie incarnée, en intervenant dans de nombreux congrès, notamment autour du sens du mouvement, de l’empathie, et des processus décisionnels corporels.

003Cette réhabilitation du corps trouve également un prolongement remarquable dans les travaux du neurologue Antonio Damasio.

Dans Le sentiment même de soi, il démontre que les émotions, loin d’être de simples réactions secondaires, sont au cœur même de la construction du soi. Le corps, en interaction constante avec le cerveau, fournit les marqueurs somatiques nécessaires à la conscience de soi. Pour Damasio, ce n’est pas seulement le cerveau qui pense, mais un organisme tout entier qui ressent, régule, ajuste. Les émotions, la perception de notre corps et le sentiment d’exister trouvent leurs racines dans une trame corporelle discrète mais essentielle, souvent négligée par les approches cliniques centrées sur le mental.

Pourtant, malgré la puissance de ces apports, ces courants sont restés à la marge des pratiques cliniques dominantes. Peu d’enseignements de psychologie, de psychiatrie ou de neuropsychologie s’en inspirent concrètement. La réconciliation entre corps, cerveau et environnement reste, dans la majorité des formations, un vœu pieux ou une parenthèse théorique.

C’est justement à partir de cette pensée vivante que la Neurothérapie Intégrative puise ses fondations : elle ne vise pas seulement à ajouter du corps à l’accompagnement, mais à faire du corps vivant un acteur central de la régulation, de l’apaisement et de la conscience.

4. Le retour du corps par la porte de la Neurothérapie Intégrative

Face aux impasses des modèles biomédicaux, aux limites des approches comportementales, et à l’oubli du corps dans les pratiques cliniques, la Neurothérapie Intégrative propose une autre voie : celle du corps senti, du rythme vécu, du lien co-régulé. Elle ne cherche pas à corriger un symptôme, mais à rétablir une dynamique vitale à travers cinq piliers fondamentaux : le tonus, la respiration, le sommeil, les émotions et la cognition.

Ici, le corps n’est ni objet, ni décor. Il est le point de départ et d’ancrage de toute transformation durable. Il est observé, ressenti, ajusté. Il devient un vecteur d’apprentissage relationnel, un espace d’intégration sensorimotrice, un révélateur des désajustements internes et environnementaux.

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Loin de toute simplification technologique ou mentale, la Neurothérapie Intégrative s’appuie sur une lecture bidirectionnelle corps-cerveau, notamment via des outils comme :

  • le neurofeedback EEGq, qui reflète les déséquilibres de l’activation cérébrale,
  • le biofeedback, qui permet de mesurer et d’agir sur la variabilité cardiaque, la respiration ou la conductance électrodermale,
  • des routines corporelles intégratives, qui réinscrivent l’enfant ou l’adulte dans un rythme physiologique compatible avec l’apprentissage, le lien et la régulation.

L’accompagnement commence par l’observation d’un corps en interaction, d’un tonus qui cherche son équilibre, d’un souffle qui s’interrompt ou se précipite, d’un visage qui s’éteint ou s’anime.

Et c’est précisément là que se joue la puissance de cette approche : dans la reconnaissance sensible de l’autre, dans l’ajustement progressif des postures, des rythmes, des intentions. Le thérapeute n’est plus un prescripteur ou un correcteur, mais un témoin actif de la transformation, un facilitateur de conscience incarnée.

La Neurothérapie Intégrative, en ce sens, réconcilie les sciences du vivant avec l’art d’être en relation. Elle restaure le corps comme socle de la présence, de la régulation, et du lien réparé.

5. La posture du thérapeute incarné

Dans cette approche, le thérapeute ne se tient plus à distance, armé de protocoles et de grilles d’analyse. Il devient présence régulatrice, corps résonant, figure contenante. Il ne cherche pas à « faire faire », ni à « expliquer », mais à percevoir avec, à accompagner depuis, à accueillir sans envahir.

Inspirée par l’esprit de la Gestalt, cette posture du thérapeute incarné s’appuie sur trois dimensions fondamentales :

  • La présence à soi : le praticien apprend à reconnaître son propre rythme, ses tensions, ses zones d’écoute et de résonance. Il ne peut accueillir que ce qu’il a déjà senti en lui-même.
  • La disponibilité sensorielle : il ne cherche pas seulement à interpréter, mais à sentir — les micro-mouvements, les respirations, les micro-évitements du regard ou du souffle.
  • L’ancrage relationnel : il n’est pas un surplomb, mais un témoin. Il ne dirige pas, il soutient. Il ne modélise pas, il ajuste.

Il devient le premier régulateur du système relationnel. Son corps, sa voix, sa respiration peuvent être le signal de sécurité que l’autre n’a jamais reçu.

Dans cette posture, la technique est au service du lien, et non l’inverse. Le biofeedback devient un support de conscience. Et la régulation n’est plus imposée, mais co-construite.

La Neurothérapie Intégrative devient alors une expérience transformative partagée, où le thérapeute, pleinement engagé dans la relation, joue le rôle de catalyseur de changement et crée un espace propice à une harmonisation qui dépasse le simple cadre d’une application technique ou protocolaire.

Conclusion - Redonner du sens par une approche incarnée

Dans un monde en quête de sens et de renouvellement, la Neurothérapie Intégrative s’impose comme une voie d’avenir, non seulement pour le soin mais aussi pour ceux qui souhaitent redynamiser leur vie professionnelle ou se réinventer dans une carrière tournée vers l’humain. En réconciliant le corps et l’esprit, en réintroduisant le souffle, le lien et la conscience au cœur de l’accompagnement, elle ouvre des perspectives inédites pour élargir et enrichir la pratique des thérapeutes et des professionnels de l’accompagnement.

Grâce à des outils comme le biofeedback, le neurofeedback et des méthodologies complémentaires, cette approche globale ne se limite pas à traiter un symptôme : elle propose de restaurer des dynamiques profondes et de bâtir des espaces de transformation durable. Elle répond à un besoin croissant de replacer le vivant au centre des pratiques cliniques et pédagogiques, tout en offrant une alternative pour les professionnels en quête d’une pratique plus incarnée, plus holistique et plus alignée avec leurs aspirations.

Pour les personnes en reconversion, elle représente plus qu’un simple champ scientifique ou technique : c’est une invitation à rejoindre une écologie de l’accompagnement qui vise à transformer non seulement ceux que l’on accompagne, mais aussi ceux qui accompagnent. En réintroduisant la co-régulation et la conscience corporelle au cœur de la relation thérapeutique, la Neurothérapie Intégrative ouvre un chemin de vocation claire, fondé sur une pratique riche de sens et d’humanité. 

Pour finir, accompagner un enfant, un adulte ou une famille en difficulté, c’est leur offrir bien plus qu’un cadre préétabli ou une simple méthode.


Photographie de Joël Lemaire
Joël Lemaire

Kinésithérapeute
Président & Cofondateur Institut Neurosens
D.I.U. Posturologie clinique
D.U. Perception Action Troubles des Apprentissages
Membre de la Société Française de Physiothérapie
Membre de l'Association de Psychophysiologie Appliquée et Biofeedback - AAPB
Membre de la Société Internationale de Neurorégulation et la Recherche - ISNR
Co-Auteur : TDAH-Les causes cachées, les solutions efficaces
Co-Auteur : Sommet Francophone du TDAH


Bibliographie

  • Barkley, R. A. (2013). Taking Charge of ADHD. New York, NY : Guilford Press.
  • Berthoz, A. (1997). Le Sens du mouvement. Paris : Odile Jacob.
  • Berthoz, A. (2003). La décision. Paris : Odile Jacob.
  • Berthoz, A. (2009). La Simplexité. Paris : Odile Jacob.
  • Damasio, A. R. (1999). Le sentiment même de soi : Corps, émotions, conscience. Paris : Odile Jacob.
  • Dumas, J.-E. PEHP – Programme d’Entraînement aux Habiletés Parentales et Sociales. (document interne ou programme non publié – préciser si besoin).
  • HAS – Haute Autorité de Santé. (2022). TDAH de l’enfant et de l’adolescent – Recommandations de bonne pratique. Saint-Denis : HAS.
  • Laborit, H. (1976). L’Éloge de la fuite. Paris : Robert Laffont.
  • Lemaire, J. (2025). Approche systémique du TDAH à travers les cinq piliers de la neurothérapie intégrative. Institut Neurosens.
  • Porges, S. (2011). The Polyvagal Theory : Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation. New York, NY : W. W. Norton & Company.
  • Thirioux, B., & Berthoz, A. (2022). La cognition incarnée. Paris : Odile Jacob.
  • Varela, F. J., Thompson, E., & Rosch, E. (1993). L’inscription corporelle de l’esprit : Sciences cognitives et expérience humaine. Paris : Seuil.

 

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