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Publié le 21 octobre 2025

Du réflexe à la régulation : penser le vivant, du geste au toucher

Texte rédigé à partir de l’article de Jean-Luc Safin « Motricité cérébrale » (2020), afin d’en faciliter la lecture clinique et d’en prolonger la portée dans le cadre de la Neurothérapie Intégrative.

Joël Lemaire – Institut Neurosens

La « mode » des réflexes archaïques séduit par sa promesse : comprendre les troubles du développement à travers l’automaticité des comportements sensorimoteurs de la petite enfance ? Mais que perdons-nous à réduire le vivant à un catalogue de réflexes à « intégrer » ? En relisant les travaux de Jean-Luc Safin et en les prolongeant dans la Neurothérapie Intégrative, Joël Lemaire vous invite à un changement de paradigme : du réflexe à la régulation, de la rééducation à l’orchestration. Et si la station bipédale érigée humaine n’était pas un simple automatisme, mais un processus auto-régulé, où la conscience se tisse dans l’ajustement au monde ?

Bonne lecture,
Guylaine Bédard

1. Introduction – Une mode qui interroge

Depuis quelques années, une vague thérapeutique déferle : celle de “l’intégration des réflexes archaïques”.
Sous couvert de neurosciences, elle promet d’expliquer les troubles d’attention, d’écriture, d’équilibre ou d’émotion par la persistance de réflexes primitifs mal “intégrés”.
Les réseaux s’en emparent, les écoles s’y forment, les parents y croient.
Mais derrière cet engouement, une question demeure : peut-on restaurer la complexité du vivant en réactivant des stéréotypes de bas niveau?

L’histoire du développement moteur humain est infiniment plus subtile : il n’est pas le fait d’un empilement de réflexes, mais d’un processus d’intégration dynamique où chaque étape est absorbée, transformée, orchestrée.
Relire Jean-Luc Safin, physiologiste et clinicien, c’est retrouver cette profondeur perdue : une neurophysiologie et une psychophysiologie du mouvement comme langage du vivant.

2. La tentation réflexologique : du mythe à la méthode

2.1. La fascination de la simplicité

Depuis Sherrington et Magnus, le réflexe a servi de modèle fondateur pour comprendre la motricité : il est visible, mesurable, rassurant.
Mais à force d’en faire une clé universelle, on en a oublié l’essentiel : le vivant n’est pas une somme de circuits, mais un système de correspondances, entre perception, tonus et action, continuellement ré-ajusté par le rapport à la contrainte gravitationnelle et à l’expérience. »

2.2. Les origines : entre Est et Ouest

Durant la guerre froide, deux cultures du réflexe se développent en parallèle.
À l’Est, la neurophysiologie soviétique et tchèque (Masgutova, Vojta) voit dans les réflexes précoces, la matrice du développement moteur. Il faut pourtant rappeler l’apport de Bernstein, figure majeure de la neurophysiologie soviétique, qui, dès les années 1950, oppose au réflexe pavlovien une conception anticipatrice du mouvement : celle d’un organisme tourné vers le futur.


À l’Ouest, les Bobath élaborent une approche de la normalisation tonique (NDT) tandis qu’aux États-Unis le “patterning” de Doman-Delacato promet de “réorganiser le cerveau par le mouvement”.
Les espoirs seront grands, les preuves minces.

2.3. Après le Mur : hybridations et certifications

À partir des années 1990, la chute du Mur de Berlin ouvre les échanges et crée un marché international de la réintégration réflexe :
– Peter Blythe fonde l’INPP britannique et popularise la théorie des “réflexes non intégrés” ;
– Harald Blomberg, en Suède, conçoit le Rhythmic Movement Training ;
– Svetlana Masgutova formalise le MNRI (Méthode Masgutova).

Le discours devient séduisant : simple diagnostic, protocole rapide, résultat visible.
Mais il faut se garder de confondre corrélation et causalité. Ces processus fonctionnels sont bidirectionnels, un réflexe persistant peut révéler un trouble d’intégration et/ou de contrôle descendant, sans en être la cause. L’observation d’une réponse positive à un traitement n’est pas davantage gage de relation causale.

2.4. L’effet de mode en France : 

En France, on observe depuis quelques années un véritable engouement autour des :réfelxes archaïques". Cet intérèt, bien que légitime dans son intention d'expliquer certains troubles du développement, montre aujourd'hui ses limites : il repose sur une causalité trop linéaire  — “réintègre ton réflexe, ton attention s’améliorera”, alors que la cible réelle est un système vivant qui se développe de manière idiosynchrasique, non linéaire et non analytique. 

Le message plaît, car il simplifie le mystère de l’apprentissage, mais il oublie de prendre en compte la physiologie de l’intégration, alors qu’il a pour objet un cerveau aux 100 milliards de neurones et aux milliards de milliards d’interconnexions synaptiques dont le fonctionnement est modulé par nombre de mélodies neurobiologiques intrinsèques et extrinsèques.

Ainsi, la question n'est pas de "corriger un réflexe", mais de comprendre comment les patternes réflexes s'inscrivent dans la régulation tonico-posturale et ventilatoire du vivant, au sein d'une architecture neurophysiologique profondément dynamique.  

🔎  La position officielle des psychomotriciens

En avril 2025, le Conseil National Professionnel des Psychomotriciens (CNPP) publie une note d’alerte :

« Les approches fondées sur l’intégration des réflexes archaïques ne reposent pas sur des preuves scientifiques suffisantes permettant d’en valider la pertinence ou l’efficacité clinique. »

— CNPP, Note d’information – avril 2025, www.cnp-psychomotriciens.fr (consulté le 22 octobre 2025)

Le CNPP met en garde contre le risque d’errance thérapeutique, la confusion entre observation et traitement, et la commercialisation de formations non validées. Il recommande explicitement d’ancrer les pratiques dans les données probantes issues des modèles neurodéveloppementaux reconnus.

Cette prudence rejoint les intuitions formulées par Jean-Luc Safin : ce que la science du mouvement doit restaurer, ce n’est pas le réflexe mais les dynamiques d’intégration et d’exécution.

Le risque, avec ces approches, est de réduire le développement à une série d’étapes à “réintégrer”, plutôt qu’à un processus continu d’organisation.

En réalité, le développement humain n’est pas une succession d’étapes à franchir, ni une série de réflexes à “intégrer” un à un.
Il s’agit d’un continuum dynamique, où chaque geste, chaque ajustement, chaque respiration vient prolonger une mémoire d’action déjà inscrite bien avant la naissance.
Pour comprendre cela, il faut revenir à la scène originelle du mouvement : celle du corps fœtal qui répète, explore, s’accorde — bien avant toute intention consciente.

Avant la naissance : le corps répète déjà sa présence

Bien avant sa naissance, le bébé bouge, ajuste, répète.
Ses gestes ne sont pas de simples réflexes archaïques : ils sont les premières improvisations d’un corps qui s’entraîne à vivre.

Comme un comédien avant la générale, il explore le rôle qu’il devra tenir : celui d’un être vertical, respirant, agissant dans la gravité. Chaque mouvement fœtal prépare la coordination tonico-posturale qui soutiendra la respiration, la marche, puis la parole.

Ce que les thérapies centrées sur les réflexes appellent “intégration” n’est pas un effacement, mais une transformation.
Le développement n’obéit pas à une logique d’étapes successives à effacer, mais à un continuum dynamique d’ajustements.

Le vivant ne réactive pas ses réflexes : il les transmute en schèmes d’action de plus en plus anticipateurs, soutenus par l’expérience sensori-motrice et la respiration. C’est ce passage du réflexe à la régulation qui fonde la neurothérapie intégrative. 

3. Jean-Luc Safin : une pensée neurointégrée de la verticalité

C’est précisément cette vision que Jean-Luc Safin a magistralement décrite : celle d’un développement où le redressement, la respiration et la conscience de soi s’enracinent dans une même dynamique de verticalité vivante.

Lire Safin, c’est entrer dans un texte où la physiologie devient philosophie.
Son article de 2020 dans
Motricité cérébrale (lire l’article joint) ne se contente pas de décrire le redressement de l’enfant : il raconte comment la station verticale devient la posture humaine de référence, non comme un état figé mais comme un processus dynamique. Pour Safin, la station debout n’est pas un réflexe, mais une orchestration entre la distribution du tonus, la gravité et le sentiment de Soi dans le monde extérieur, qui est régulée par un ensemble de processus hétéromodaux adaptatifs et proactifs, alors que le réflexe n’est qu’une réponse stéréotypée à un événement qui appartient au passé.

Le bébé, écrit-il, ne naît pas vertical, il fait de cette référence un fondamental.
D’abord réactif, il devient anticipateur :
chaque micro-déséquilibre prépare le réajustement posturocinétique suivant.
La motricité oscille entre réaction (boucle fermée) et anticipation (boucle ouverte) et supervision du bien-fondé de la prévision des conséquences de l’action (boucle fermée).
Le cerveau
apprend ainsi à prédire les conséquences sensorielles et motrices des ruptures du lien corps-gravité inhérentes à tout mouvement, à toute action, non seulement pour que la perte d’équilibre ne se transforme pas en chute, mais, plus encore pour optimiser le partage de l’allocation de ressource.

Safin décrit cette évolution comme un continuum développemental amorcé in utero, le nouveau-né devant disposer de capacités motrices de survie dès son passage au monde aérien (qu’advient-il d’un nouveau-né laissé sur le ventre de sa mère sitôt sa naissance, bien qu’il n’ait aucune expérience préalable de la situation ?).

Ces automatismes précoces, souvent olfactivement guidés, se transforment progressivement en ajustements anticipateurs probabilistes au fil des maturations naturelles et induites des réseaux neuraux, sous le poids de l’expérience sensorimotrice. Ce processus à connotation individualisée, relève de mécanismes bayésiens d’anticipation action-perception-action et renforce les boucles de couplage entre perception et motricité.
Le cerveau du nouveau-né contient déjà cinq réseaux critiques, notamment des réseaux visuels et somatosensoriels de haut niveau similaires à ceux observés chez l’adulte (Doria et al., 2010 ; Fransson et al., 2011).

Les recherches récentes sur l’activité motrice fœtale confirment que cette anticipation précède la naissance. Les boucles idéomotrices corticales décrites par B. Thirioux prolongent cette dynamique : l’intention d’agir naît déjà d’un dialogue entre cortex, périphérie et environnement.

La coordination tonico-posturale constitue une fonction corticalement assistée : le cortex frontal initie et planifie l’action, puis délègue le versant automatisé de l’exécution et sa supervision aux structures sous-corticales (noyaux gris centraux, tronc cérébral, cervelet). Le contrôle postural résulte ainsi d’un dialogue bidirectionnel permanent entre les structures centrales et la périphérie. 

🧭 « Modèles internes prédictifs : quand le cerveau anticipe les effets de la contrainte gravitationnelle sur l’action »

Les modèles internes désignent les configurations neurales (neuronales + gliales) par lesquelles le cerveau simule en interne une action, pour en prédire les conséquences sensorielles et motrices avant même qu’elle soit exécutée. Inspirée de la théorie bayésienne, cette idée décrit un cerveau qui compare sans cesse ses prédictions et les signaux sensoriels réels pour en tirer des leçons, réduire les coûts énergétiques et libérer la ressource cognitive.

Ainsi, le système sensorimoteur anticipe les conséquences de l’action: il pré-vit l’action et ses conséquences/ce qu’il en résulte…
C’est ce mécanisme, évoqué par NA Bernstein et décrit par Wolpert et Kawato (1998), que Safin transpose à la verticalité humaine.

Safin conclut avec lucidité :

« Le système nerveux central, appétent à la nouveauté et indisposé au rétropédalage, interroge le bien-fondé d’une rééducation par réintroduction des réflexes primitifs. »

Autrement dit : le vivant ne revient jamais en arrière.
Le cerveau est un détecteur de nouveauté, il adapte et régule le vivant en le préparant au futur.

4. De la posture à la cognition : l’enfant, être cortico-sous-cortical

Avant de parler, l’enfant respire ; avant de penser, il s’oriente par rapport à soi et aux objets de l’espace. Sa motricité semble déjà être cognition.

Si la proprioception est parfois décrite comme la mère de tous les sens, il est important de rappeler que l’oreille interne était déjà présente chez les premiers protochordés, il y a 500 millions d’années. Cet appareil sensoriel a très peu changé. Il donne une référence absolue de la constante gravitationnelle qui conditionne, sur terre, l’existence de tous les organismes vivants.
À 26 semaines, le fœtus, est sensible au facteur gravitationnel par l’oreille interne ; il bouge, se repère et s’ajuste par rapport à ce déterminant écologique fondamental.

Le cerveau se construit sur cette grammaire discrète du mouvement, où la conscience se construit au-delà du verbal.

La psychophysiologie moderne en a confirmé la structure :
– le réseau cingulo-operculaire (CO) assure la vigilance tonique ;
– le réseau SCAN relie perception, action et conscience corporelle ;
– le Système Tonico-Ventilatoire (STV) relie souffle, tonus et émotion.

Ces trois boucles dialoguent en permanence.
Elles font du corps un système sensorimoteur intégré, où l’action prépare la pensée. La verticalité, chez l’enfant, n’est donc pas une victoire motrice : c’est une première conquête épistémique.
Se redresser, c’est expérimenter la possibilité d’être, une agentivité fondamentale qui fonde la conscience du “ je ”.

🜂 Du conatus à la régulation – une même pulsation du vivant

Sous des langages différents, une même intuition traverse la philosophie, la psychanalyse, la Gestalt et la neurophysiologie : le vivant cherche sans cesse à se maintenir, se transformer, se relier.

Chez Spinoza, c’est le conatus : la force par laquelle chaque être persévère dans son être. Cet élan n’est pas une volonté, mais une nécessité vitale : le corps et l’esprit sont les deux faces d’une même puissance d’exister. La joie, pour Spinoza, est l’expérience directe de ce conatus qui réussit à se déployer.

Chez Freud, cet élan devient Eros, la pulsion de vie : une énergie de liaison qui cherche à unir, à construire, à faire tenir ensemble ce que la pulsion de mort tend à dissocier. La vie, chez lui, est déjà un acte de régulation permanente entre complexité et dissolution.

Avec Fritz Perls et la Gestalt-thérapie, cette force devient tendance organismique à l’autorégulation : chaque organisme tend naturellement vers la complétude de ses formes et la fluidité de son champ sensorimoteur. Le corps n’est plus un simple support de l’esprit : il est le lieu même de la conscience en acte, la première scène du « je ».

Enfin, Jean-Luc Safin prolonge cette lignée en traduisant ce principe vital dans le langage de la neurophysiologie. La verticalité, écrit-il, est l’expression d’une intelligence anticipatrice du corps, où la motricité devient le laboratoire de la conscience. Chaque ajustement postural est un acte de pensée incarnée ; chaque respiration, un dialogue avec la gravité.

La Neurothérapie Intégrative s’inscrit pleinement dans cette continuité. Elle montre que le conatus spinoziste, la pulsion de vie freudienne et la tendance organismique gestaltiste trouvent aujourd’hui leur traduction physiologique : le Système Tonico-Ventilatoire (STV), oscillateur de cohérence corps-cerveau-émotion.

Cette unité de la pensée et de la neurophysiologie dépasse de loin les représentations réductionnistes, qu’elles soient réflexocentristes (le corps-pantin des automatismes) ou cérébrocentristes (le cerveau-roi du neurofeedback isolé). Car le vivant, dans son intelligence incarnée, ne se résume ni à un arc réflexe ni à un signal cortical : il respire, il s’ajuste, il se régule en se pensant.

5. Le Système Tonico-Ventilatoire (STV) : prolongement naturel de cette vision

Le STV réalise ce que Safin avait esquissé : l’unité respiratoire du corps et du cerveau. Chaque cycle ventilatoire module le tonus, la vigilance, la perception.
L’inspiration projette le corps vers le monde ; l’expiration l’y ramène.
Dans cette oscillation lente (0,02 à 1 Hz), le système nerveux ajuste la cohérence de ses réseaux, depuis les structures sous-corticales jusqu’aux boucles cognitives.

Là où Safin voyait la gravité comme contrainte organisante, le STV y ajoute le souffle comme médiateur.
Sans respiration régulée, pas de prédiction stable.

Chaque cycle ventilatoire, en modulant le tonus et la vigilance, offre au cerveau la métrique du temps vivant, celle qui rend possible une anticipation ajustée du monde.1

Chaque expiration synchronise la boucle posturo-ventilatoire et apaise le système limbique.

Le STV devient ainsi le pont vivant entre le cortex et le tronc cérébral : un métronome biologique qui harmonise les rythmes du corps et ceux du sentiment de soi¹ — cette conscience incarnée qui émerge du tonus et de la respiration.
Il ne cherche pas à corriger, mais à raccorder.2

6. Pour une pédagogie de la régulation incarnée

La verticalité ne s’enseigne pas, elle s’éprouve.
Le thérapeute n’impose pas un redressement : il propose un accord.
La pédagogie de la régulation incarnée transforme la séance en espace de dialogue sensori-tonique.

Un appui plantaire, une expiration lente, une déstabilisation contrôlée : autant d’expériences qui réouvrent la variabilité du système nerveux.
Car la variabilité, c’est la santé : quand tout devient fixe, la régulation s’éteint.

Le thérapeute devient alors régulateur de variabilité, non prescripteur de normalité.
Son rôle : rétablir la compliance du système, permettre au corps de redevenir variable et auto-ajustable, donc vivant. 3

Safin parlait d’une “trilogie enfant-rééducateur-parents”.

La Neurothérapie Intégrative en fait une pratique : accompagner les familles vers une écologie de la présence, où la respiration, le regard et la posture parentale deviennent des régulateurs du développement.

Ainsi, la pédagogie de la régulation incarnée ne cherche pas la posture parfaite, mais le sentir juste : celui qui reconnecte le mouvement, l’émotion et la pensée.

7. Discussion critique : sortir du réflexocentrisme sans mépriser le corps

Les approches dites “archaïques” ont eu le mérite de rappeler que la cognition s’enracine dans la motricité.
Mais leur faiblesse réside dans le réductionnisme : prendre l’indice (le réflexe) pour la cause.

Le réflexe n’est pas un modèle, c’est un moment.
Le système nerveux ne restaure jamais son passé : il se réorganise toujours à partir du présent.
La plasticité est évolutive, non régressive.

Le réflexocentrisme séduit par sa simplicité causale ; la physiologie intégrative exige la complexité circulaire.
Dans le modèle du STV, respiration, tonus, cognition et émotion s’influencent mutuellement : chaque variable devient cause et effet des autres.

Llinas,Varela, Berthoz, et Damasio l’ont chacun formulé : le corps humain est prédictif, incarné, conscient de lui-même par le mouvement.
Safin l’avait déjà deviné : s’accorder à la contrainte gravitationnelle est une forme d’intelligence.

Sortir du réflexocentrisme, c’est redonner au thérapeute sa posture de témoin du vivant : celui qui observe, écoute, ajuste sans réduire.
L’art du soin redevient un art de la lenteur et de la précision : sentir le moment où le souffle se cale, où la stabilité se refait, où la conscience s’ouvre.

8. Conclusion : le vivant n’imite pas, il apprend à se réaccorder

De Safin à la Neurothérapie Intégrative, un même fil se déploie : comprendre la motricité non comme réaction, mais comme régulation.
La station debout, la respiration, la conscience tonique forment les trois piliers d’une physiologie de la présence.

Le vivant ne cherche pas la perfection, il cherche la cohérence dynamique.
Il ne revient pas en arrière ; il se réaccorde.

Le thérapeute, dans cette perspective, devient un accordeur de systèmes : il aide la musique du corps à se remettre en phase avec la gravité, avec le souffle, avec l’autre.
Et lorsque la distribution du tonus se régule, que la respiration s’apaise, que le regard se fixe sans se tendre, alors le corps retrouve son intelligence : celle d’un être en mouvement qui se souvient de vivre


Photographie de Joël Lemaire
Joël Lemaire

Kinésithérapeute
Président & Cofondateur Institut Neurosens
D.I.U. Posturologie clinique
D.U. Perception Action Troubles des Apprentissages
Membre de la Société Française de Physiothérapie
Membre de l'Association de Psychophysiologie Appliquée et Biofeedback - AAPB
Membre de la Société Internationale de Neurorégulation et la Recherche - ISNR
Co-Auteur : TDAH-Les causes cachées, les solutions efficaces
Co-Auteur : Sommet Francophone du TDAH

Article révisé à partir des travaux de Jean-Luc Safin (Motricité cérébrale, 2020), avec sa relecture et ses annotations. Publié avec l’autorisation de l’auteur. VOIR L'ARTICLE 

L’auteur remercie Jean-Luc Safin pour sa lecture critique et son exigence intellectuelle, qui ont permis de préciser la pensée neurointégrative présentée ici.


Bibliographie (APA 7e édition)

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  • 1 Ces liens entre respiration, prédiction et intégration multisystémique s’appuient sur plusieurs travaux récents :
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    Valentin, R., & Similowski, T. (2024). Désynchronisation ventilatoire et instabilité posturo-corticale : vers une physiopathologie intégrative du SAOS. Revue de Physiologie Clinique, 18(2), 73–84.

  • 2 Le sentiment de soi (self-feeling) désigne, selon A. Damasio (Le sentiment même de soi, 1999), la forme primaire de la conscience issue de la perception intégrée des états corporels. Cette distinction entre conscience réflexive (corticale) et sentiment de soi incarné (sous-cortical et viscéro-tonique) rejoint la pensée de J.-L. Safin, pour qui la conscience s’enracine dans la dynamique tonico-posturale du vivant en rapport avec la gravité. Elle ouvre un pont entre physiologie et phénoménologie : le corps se sait avant de se penser.

  • 3 Le terme variable et auto-ajustable remplace ici imprévisible pour mieux rendre compte de la dynamique du vivant selon les principes de la régulation prédictive. Dans la physiologie adaptative, la variabilité n’est pas désordre, mais signe de santé : elle traduit la capacité du système nerveux à moduler ses réponses en fonction des contextes internes et externes. L’objectif n’est donc pas de rendre le corps imprévisible, mais de restaurer une variabilité maîtrisée, souple et anticipatrice — condition même de la présence incarnée.
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